Et nous, nous sommes conquis...
Il est des triomphes silencieux et immobiles qui font les secousses des âmes sensibles et déchaînées dans leurs ressentis. Ce documentaire d’ARTE en est une preuve. Enfin, après le triomphe au cinéma d’Alexandre Dumas – qualité en demie-teinte pour Les Trois Mousquetaires et déchaînement romantique mérité pour Le Comte de Monte-Cristo – Arte, la chaîne qui peut nous surprendre, m’aura ravi. « L’armée des romantiques » pour paraphraser Gautier qui écrivait L’Histoire du Romantisme, la publiant en 1873. Ce documentaire, est, entre autre, signé Amélie Harrault. Elle dirige Silex Films depuis 2014. Le sujet est divin. Le documentaire retrace les vents du romantisme d’Hugo à Baudelaire, en passant par les traits du pinceau de Delacroix, de La Liberté guidant le peuple à ce tableau de Courbet où il pose entouré de ceux qu’Harrault surnomme « les enfants du romantisme ». Aux audaces d’une recomposition, on préfère des fresques dessinées. Et Dieu que l’idée est bonne, puisque l’avenir est à l’animation et à la tonitruance de la voix que l’on croit pouvoir remplacer par la sacro-sainte IA. Dumas, Balzac et Hugo se tutoient dans un monde esquissé qui nous tient par la main et nous plonge dans ces années de pure ivresse.
« Les enfants du romantisme ». Voilà une digne appellation qui me saisit tout à fait. Cheminant entre le grand, le monumental Hugo et l’empanaché inquiet Edmond Rostand, qui me connaît sait mon amour sans borne du romantisme, que je porte jusqu’à la finesse maladroite de mes moustaches moins fines que celles d’Edmond sur sa photographie pour l’Académie (Vantard, va!). Rostand que je cherche à faire entrer comme l’un de ces enfants du romantisme que les vents d’Allemagne nous rapportaient avec la digne Germaine de Staël. Dans ce documentaire, on explore savamment le romantisme dans ses intimités les plus pures, mais on sait également le placer dans cette course du Temps et du Monde qui ne fait qu’accélérer nos existences insaisissables. On illustre le courant d’art et de pensée entre les premières insurrections de 1830 – laissant un peu à regret le Lamartine introspectif et Les Natchez de François-René de Chateaubriand – et les inventions technologiques qui fascinent Jules Verne. On montre cette impassible marche de la modernité qui a crevé Baudelaire et qui, du même temps, l’a fasciné. On voit les jeunes Hugo, portés par de plus jeunes Borel, Gautier et Nerval claquer la jeunesse des drapeaux de l’insurrection et de la liberté salvatrice, se laisser assombrir le haut du crâne par l’âge qui vient avec les ciseaux la sagesse. Comment accoucher dignement d’un Quasimodo avant que ne vienne lui prendre la main Cosette... Non, décidément, il est des trésors qu’on ne soupçonne pas!
Doucement, le silence investit les mélancolies que nous a offert le romantisme. On en vient à regretter la vigueur des gilets rouges romantiques. Mais doucement, on se rassure. Derrière Balzac, il y a Flaubert. Derrière Delacroix, il y a Baudelaire. Les continuateurs continuent. Les peintres peignent. Les écrivains écrivent. Sand embrasse Musset, puis Chopin. Verne revisite Cinq semaines en ballon. Et la vie continue. C’est sans doute cette inénarrable marche du temps que l’on a voulu figer en regardant, sobrement, ce documentaire. C’est voir une illustration fantasmée d’une France qui vivifiait un rêve : celui d’une liberté increvable que l’on croit pouvoir encore nous arracher contre une tempête de mensonges et de vide. Car le rêve, c’est ce qui maintient, tel un tuteur, une vie éternelle. En visionnant ce documentaire, on se souvient mieux de cela.
Il est regrettable – car toute âme de ma condition ne sait se contenter uniquement de ce qu’elle a – que l’on ait pas chanté la vigueur des vers de Rostand qui se souviennent avec passion et panache du romantisme hugolien et du ludisme de Musset. Que l’on ait chanté les continuateurs de ce mouvement que l’on a cru pouvoir remplacer trop vite. Les façonneurs de pensée n’ôteront jamais à ceux qui contemplent un soleil vivifiant de passion de retrouver leurs trésors en chantant un souvenir éternel ! Alors à bas la mort du romantisme et gloire à son idée qui se perpétue dans les coeurs qui ne l’ont pas oubliée et qui se battent encore pour le triomphe de l’onirisme et de l’épanchement des ressentis et de ce « Moi » qu’on fustige toujours trop vite ! Ce « Moi » qu’on encense à coups de concepts psychologiques et de courses à développement personnel dans une société qui va trop vite et qui impose trop à ses fourmis qui ne réclament rien, sinon une pause. Définitivement, on entendra, bien après le tocsin muet qu’on lui a donné, des chantres hurler le plaisir de retrouver, rien qu’au détour d’une composition plutôt très bien faite, l’armée romantique.
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Crédit image : Benjamin Roubaud, Grand chemin de la postérité, 1842