Moi, le lecteur infidèle

Comment vous parler un peu de votre serviteur, et d'un fait répandu: "les jeunes ne lisent plus"...

Les songes hors série
5 min ⋅ 07/03/2024

On entend de partout, quelle que soit la sphère, que les jeunes ne lisent plus. Je voulais partager un court billet d’humeur sur cette sentence, toujours lancée à la cantonade, que je ne trouve pas forcément vraie. Pas dans sa totalité, en tout cas. Il est véridique que depuis l’avènement de la sacro-sainte technologie qui nous inonde à tout va, l’écran, et plus généralement l’image, a supplanté le texte. Tous les enseignant(es) constatent, dans leur cours, une baisse évidente de la capacité de concentration de leurs élèves. De plus, l’utilisation à outrance du portable, pour les jeunes mais aussi pour les moins jeunes, nous ferait nous replier sur nous-mêmes. Conscients alors des répercussions flagrantes de la naissance d’une telle technologie, certains pays s’acharnent, notamment sur l’aspect éducatif, à revenir à une forme d’usage traditionnel du « papier, crayon, livre » qui favoriserait la nécessaire conscience matérielle du monde.

Notre société, en plus d’être aujourd’hui extrêmement active, ne se complait plus que dans la réaction émotive. L’émotion, aujourd’hui, me semble avoir pris le pas sur la raison. Elle ne me semble pas avoir disparue pour autant. L’effervescence des réseaux sociaux propose à son utilisateur toute une structure qui lui permet la consommation rapide et efficace d’un contenu divertissant. Nul besoin dorénavant de s’appesantir sur le format télévisuel, légèrement plus lent que le réseau internet. Les « reels », et autres « shorts » proposés par des plateformes telles qu’Instagram ou bien encore Youtube se ressemblent et se copient entre elles afin de proposer un service court de divertissement qui favorise une tendance de plus en plus affirmée : celle du « scroll ». Bien que les termes anglais m’assourdissent, c’est bel et bien la langue de Shakespeare qui s’accorde dorénavant de caractériser les phénomènes sociaux. Alors, ma foi, plutôt qu’imposer, face à ces termes, un autoritarisme de la conversion française, mieux vaut, me semble-t-il, utiliser les termes sources. Les formats courts, disai-je, stimulent notre attention et nous apprennent à nous concentrer sur un temps très restreint. Les informations, qu’elles soient iconographiques ou textuelles sont courtes et assimilables rapidement. Elles fusent et le cerveau humain, stimulé, ne sait plus trop vers quoi aller. Il se deshabitue progressivement à l’absorption d’un format plus long et sa capacité de concentration se réduit au fur et à mesure. Dans cette logique, de bien bonnes âmes se chargent, sur des formats cités plus hauts, à résumer jusqu’à des faits d’actualités présents sur des formats aussi courts que l’article de journal/web. Évoquer tout cela me permet, par divers raccourcis non illustrés de paroles scientifiques, d’en revenir au premier fait que je voulais évoquer dans cette chronique : « les jeunes ne lisent plus ».

Si en réalité, les jeunes sont les premières cibles de ces réseaux qui privilégient le paraître à au réel, le paragraphe du dessus me permet, et j’ose le penser, vous permet également, de trouver des réponses à une potentielle interrogation sur la concentration du jeune, et du moins jeune. De facto, la lecture n’échappe donc à aucun moment à ce phénomène que je trouve assimilable à un processus de réduction de la capacité de la pensée. Se poser, dans une société de la vitesse, devient un véritable défi. Alors, comment pourrions-nous, dans un tel contexte, nous consacrer à des livres qui, parfois, et au bas mot, tirent la ligne jusqu’à la trois-centième page ? Comment nous aventurer, intimes et chouchoutés par Dumas, durant le règne de Louis XIII, ou du mariage de la Reine Margot avec Henri IV ? Et pour concrétiser le théorique, je ne peux m’empêcher de me prendre comme exemple. Je me suis toujours senti une fibre littéraire. J’ai toujours eu une passion pour l’histoire, littéraire de surcroît, et elle me passionne. Pour autant, j’avoue, devant mon auditoire, qu’il m’est d’une difficulté assommante que de pouvoir me concentrer sur des romans, actuels ou non, qui dépassent les cents pages. Mieux, et pour pallier cette infirmité, je me suis très rapidement, et même dans l’écriture, concentré sur des formats courts, et généralement poétiques. Cela pour plusieurs raisons. Un cadre esthétique, de prime abord, car la poésie a une étoffe qu’elle borde sur les mots que le roman, sauf proses particulières, a bien du mal à canaliser. La puissance de feu du format court me semble avoir davantage de répercussion sur un esprit habitué à la vitesse, ce qui est mon cas. Ensuite, un cadre plus concret, car les poésies sont comme de petites rhapsodies qu’on peut découdre les unes des autres si l’envie nous prend. Aussi, il me paraît limpide que, moi comme beaucoup de mes semblables, je me suis laissé happer par cette vitesse, et que j’y ai même pris goût. Je suis de plus en plus fasciné par l’image, et le résumé. Ce qui me permet, bon gré mal gré, de pouvoir davantage savourer un bon film qu’un roman. Ma propre bibliothèque est cernée de bouquins, épais comme minces, infestés de marque-pages ou de plis de pages, témoins immortels de mon infidélité à l’histoire qui m’a pu être contée. Aussi, et l’ai-je déjà écrit dans un de mes précédents poème : j’ai fait subir, à mes lectures, de terribles infidélités. Je me suis consacré à Stendhal, j’ai vu évoluer Julien Sorel, je l’ai vu charmer Madame de Renal, mais la romance entre Frédéric Moreau et Mme Arnoux chez Flaubert m’a capturé l’oeil et je n’ai même pas assisté à la fin de leur relation. En ouvrant un bouquin, je fais une promesse, comme dit Gary, que je ne tiens jamais. Aussi ce fait déstabilisant, encore aujourd’hui, me fait frissonner et culpabiliser. Comment moi, Lucas, puis-je prétendre à rédiger des chroniques, quelles qu’elles soient, littéraires de surcroît, quand on sait que je me retrouve parfois, après une page lue, à me questionner sur le trésor de sens qu’elle a pu m’offrir ? Alors, j’ai vécu des périodes de doute, oscillant entre la peur, le syndrome de l’imposteur, et la peine. Cependant, j’ose dire devant mon lecteur que je me suis ressaisis et j’ai empoigné cela comme une coutume de nos temps débordés. Je me suis pardonné, me suis redressé, et suis allé, tel Rastignac, affronter les grandes villes pour aller leur conter fleurette de mes pérégrinations littéraires.

Je suis un lecteur de l’intime, curieux et envahissant. J’infiltre les journaux d’auteur(es) et me dissimule sous une ligne, capture une phrase, « en mode shorts », « en mode reels ». Je suis, tel un petit Sainte-Beuve, le photographe, par-delà les sourires forcés ou les visages expressifs, de la vie de celui ou celle qui s’est laissé(e) prendre au jeu du narcissisme dévoilé. J’adore Les Confessions de Rousseau, je lis Amiel avec plaisir, et Léautaud, avec attention. Et me revoici donc, sur cette scène, à vous parler du fait que j’ai laissé sur le chemin de ma rédaction : « les jeunes ne lisent plus ».

C’était un constat d’une de mes enseignantes à la fac, brillante et captivante au possible, restée célèbre, à mon coeur, pour avoir oublié d’apporter sa pochette un jour d’hiver lors d’un cours magistral de littérature, et nous avoir récité, de A à Z, la vie d’Alexandre Dumas. A l’époque, je partageais plutôt bien l’idée. J’étais consterné que « les jeunes ne lisent plus », et surtout hypocrite, eut égard au fait que j’avais secrètement assimilé Les Trois Mousquetaires par le biais de divers résumés pompés ça et là sur internet. A ma décharge, m’imposer des lectures me les faisait les détester. Pourtant, j’ai secrètement compris, un jour de plus grande maturité, que ce n’était pas le cas, et que, de fait, les jeunes lisaient encore. La marche irrépressible du temps, telle un rouleau compresseur, forcent les classiques à ne se rendre de plus en plus accessibles qu’à une sorte de comité qui se réduit de plus en plus à mesure que le sablier s’égraine. Mais indubitablement, les jeunes lisent. Ils lisent, à outrance, les messages reçus et qu’ils envoient à leurs amis, à leur chéri. Ils lisent, les résumés que des youtubeurs leur offrent des actualités qui les dépriment obligatoirement, sauf s’ils s’emploient dans le plus grand secret, à abattre le monde et polluer la Terre. Ils lisent passionnément. Mais oui, très chère professeure, ils ne lisent plus ces classiques, que, moi le premier, je cherche à perpétuer, tel un héritage maudit qui m’aura valu autant de larmes que de sourires. Ils ne sont plus touchés par cette Bovary qui illustre si bien les mœurs de province. Comment le pourraient-ils, après tout, quand tout le décor du roman se place dans une époque et des circonstances qu’ils ne comprennent plus et, pire, qu’ils n’ont jamais connus ? C’était ce temps, où, justement, on prenait son temps. Temps révolus, étranglés et pendus sur le schéma sempiternel de la consommation « fast-food ». Les jeunes sont, comme moi qui en fait partie d’ailleurs, captivés par la religion de l’image. Et nous sommes un nombre considérable à venir prier, sur un temps libre, plus que les chrétiens le dimanche à la messe, devant un ordinateur ou une console de jeux.

Alors, me voici, le lecteur infidèle, le chroniqueur à la charrette, tel un Lancelot hué peut-être dans les rues, demain, pour avoir écrit, sans avoir assez lu. Pourtant, j’arbore la littérature et les classiques, comme un étendard que je soulève et auquel je revendique fièrement l’appartenance, comme un Bonaparte sur le passage du pont d’Arcole. Chiche, messieurs dames, venez ! comme l’a dit le dernier représentant en date de la souveraineté monarch… républicaine… Venez me chercher ! Vous verrez comment, un homme handicapé par sa propre concentration, vous récitera avec ferveur Hugo, Baudelaire et autre Corneille ! Comment il vivra, avec passion, le duel de l’hôtel Bourguignon entre Cyrano et Valvert. Comment, pis, il mettrait son cœur dans de la récitation de Racine ! En définitive, et je m’y attacherai, non, la lecture n’est pas morte ! Et moi, je continue, badaud, à scruter, dès que le livre m’ouvre sa cuisse, le décolleté de son voisin.

Les songes hors série

Par Lucas Da Costa