The Last Of Us: Dire l'Humanité après le désastre

[1/2]

Les songes hors série
5 min ⋅ 22/03/2024

En 2013, les studios Naughty Dog mettent au monde leur nouvelle franchise : Neil Druckmann est l’heureux papa de The Last of Us. La Ps3 va connaître de très bonnes ventes pour le jeu. VG Chartz, site web spécialisé dans le jeu-vidéo, compte le nombre de ventes le jour de la sortie du jeu à 1,17 millions d’exemplaires. La franchise The Last of Us s’installe dans le monde apocalyptique. On aura vu, avec la deuxième partie sortie en 2020, en pleine pandémie de Covid19, une des meilleures illustrations des dérives, des fragilités et des trésors de l’âme humaine. Aussi fine que juste sur ses analyses de l’être humain, « TLOU », comme on a tendance à l’appeler, nous entraîne dans une épopée sans compromis, où l’usage du verbe semble bien moins utile que celui du couteau. Ses personnages sont poignants, même quand ils ont cessé d’avoir un but. Ou une conscience. Au pire, ils nous éclairent sur notre propre capacité à affronter et dire notre Humanité.

Synopsis

Banlieue de Boston, 2013. Joël Miller est un homme très occupé par son travail, et soucieux de l’avenir de sa fille, Sarah. Un soir en rentrant du boulot, il la trouve couchée sur le canapé, elle lui a préparé un cadeau : c’est son anniversaire. Une belle montre. Passent les heures et Sarah est couchée. Le téléphone va sonner. C’est son oncle, Tommy, frère de Joël, voix inquiète, communication coupée. Sarah cherche son père. Dans sa chambre peut-être ? Non. Seulement une télévision qui illumine une chambre aux parfaites allures stéréotypées des maisons américaines. Elle annonce le début d’une pandémie qui sera l’objet clair de ce jeu. Une explosion retentit. C’est le début de la panique. Descendue, Sarah retrouve son père. Il est poursuivi par le voisin, qui semble inarrêtable et devenu fou. Joël dissimule une arme, il tire, Cooper, de son nom, s’étale contre le sol. Tommy arrive en trombe. Il récolte Joël et sa fille, et fuient, le plus loin possible. En ville, c’est le chaos. Un accident de voiture du fait de la panique contraint le trio à continuer à pied. Ils sèment la panique, mais un militaire reçoit, en marge de la ville, des ordres clairs : personne ne s’échappe. Joël et Sarah reçoivent une pluie de balles. Joël est sauf. Pas Sarah. La prunelle des yeux de Joël gémit d’abord, et décède peu après. C’est le début du jeu, qui nous projettera vingt ans plus tard, contemplant un Joël devenu contrebandier, faisant la paire avec Tess, une jeune femme dont nous ne savons pas grand-chose. Leur liaison est trouble. On ne sait que penser. Des amants ? Peut-être. Des amis ? Sûrement.

On voit donc évoluer, dans un décor post-apocalyptique où la nature a repris ses droits et où l’infection a transformé la quasi entièreté de la population mondiale en claqueurs et autres coureurs zombifiés, Tess et Joël à la recherche d’une cargaison d’armes. Ils tombent vite sur Marlène, cheffe d’un groupuscule terroriste nommé les Lucioles. Que dire de ce groupe ? Ils luttent contre la FEDRA, organisation gouvernementale qui a pris le relais des gouvernements en échec après avoir établi la loi martiale. Ils revendiquent la liberté face à l’oppression militaire, et prétendent « chercher la lumière ». Le commun des mortels les voient comme des terroristes, et un petit groupe de gens les voient comme des héros de l’ombre. Toujours est-il que Marlène est blessée et doit se soigner. Elle propose au duo de récupérer leurs armes. À une seule condition : qu’ils livrent une marchandise en dehors de la ville. Marché conclu. Toutefois, on apprend bien vite que cette « marchandise » est une jeune adolescente de quatorze ans nommée Ellie. Joël et elle ne s’entendent pas. C’est le conflit entre l’effervescence et l’innocence de la jeunesse face à la maturité décevante et surtout déçue. Pourtant, ils vont devoir collaborer. La suite, on la connaît. Les protagonistes apprennent que Ellie est en réalité infectée, mais immunisée. Elle est la clé de voûte d’un possible projet de vaccin. Mais Tess s’est faite mordue sur le chemin vers la sortie de la ville. Ce sera le devoir seul de Joël : emmener Ellie chez son frère Tommy, qu’il n’a pas vu depuis des années après une dispute. Pourquoi ? Parce que Tommy est un ancien Luciole. Ainsi, ils espèrent qu’il saura les guider vers ce qu’il reste du groupuscule déjà bien mal en point après ses affrontements avec la FEDRA. Joël et Ellie vont donc traverser littéralement l’Amérique de la côte Est jusqu’à Jackson City, Wyoming. Et, à la toute fin, Salt Lake City, où est terré le reste du groupe qui cherche encore un brin de lumière dans une immense obscurité. On retrouve Marlène qui nous informe, nous et Joël qu’ils préparent Ellie pour une opération qui va la tuer, mais sauver l’humanité. Joël, qui a retrouvé en Ellie la fille qu’il avait perdu vingt ans avant, n’est pas de cet avis. Il monte jusqu’à la salle d’opération, et fait un massacre. Tout cela pas forcément dans cet ordre. C’est décidé : elle et Joël vivront des jours heureux à Jackson où ils avaient retrouvé Tommy dans une ville recréée, qui hume le mélange du parfum du post-apocalyptique et celui du confort de l’ancien monde retrouvé. Pour la préserver, Joël prétendra à Ellie, qui se réveille de son anesthésie dans une voiture vers Jackson, que les Lucioles ont fait des tests, en vain, et qu’elle n’est pas la seule immunisée. Le jeu se termine sur un doute. Un « ok » d’Ellie, à la fois puissant et rongé par le doute, car soucieuse de voir se confirmer le discours de Joël devant celui-là même qui l’avait prononcé.

Dans les ténèbres du monde, retrouver la fille perdue.

Ellie déteste la solitude et, au moment où on la découvre, n’a plus de parents. Les différentes aventures qu’elle va vivre en compagnie de Joël vont la faire grandir et donner à Joël l’espoir de retrouver la Sarah qu’il avait perdue. Le personnage de Joël, vingt ans après, est un personnage aigre, déçu et soucieux seulement de sa propre survie, dans un monde qui a perdu les pédales. D’abord méfiant, puis étouffant, et enfin paternel, Joël va retrouver le « X » sur la carte au trésor, le but que la vie va lui redonner. Mais Joël est d’abord craintif, voire aveugle. Il cherche bien davantage à se débarrasser de ce colis piégé en la personne d’Ellie et de retrouver sa Boston à moitié anéantie, régie par des règles autoritaires, et qui a perdu son âme. Somme toute, une métaphore filée du désespéré qu’est Joël. Et pourtant, l’héroïsme se savoure dans l’épreuve, et il ne va pas flancher. Il découvrira qu’Ellie est aussi ce pourquoi il doit se battre : le brin d’innocence, et, même s’il ne croit pas au crédo de ce groupe, la lumière qu’il faut chercher, somme toute un espoir dans un monde devenu obscur.

Avançant silencieusement dans le bruit du monde et des bruits terrifiants émis par ce qu’il reste de l’humanité sous la forme de claqueurs, monstres aveugles qui vous dévorent si vous ne prêtez pas attention à votre discrétion, Joël retrouve un costume qu’il avait quitté jadis et dont il ne voulait même plus entendre parler : Celui du père, entité protectrice par nature. Ellie, c’est l’élément déclencheur. D’abord vue comme un caillou dans une chaussure, elle deviendra le centre de toute l’attention de Joël. Il faudra au désespéré barbu retrouver un peu de son Humanité, qu’il avait excommuniée d’une vie faite de rigueur et de survie. La redécouverte de la relation père/fille 2.0 est la majesté sensible de ce premier opus. Autant qu’elle partage l’affiche avec la roublardise des rôdeurs ou les gémissements des coureurs, l’horreur et la peur n’ont pas tout rongé. Druckmann nous offre une symphonie illustrée par les cordes de la guitare du talentueux musicien Gustavo Santaolalla. C’est une rhapsodie faite de pertes et de retrouvailles, somme toute : l’illustration d’une vie. Le tout est cousu jusqu’aux touches de la manette dont s’empare le joueur pour tirer les fils du héros Joël, seul personnage jouable, si on excepte un brin de scénario avec Ellie.


Le chant de la violence

The Last of Us est une odyssée cousue par le sang qu’on fait couler. Tout, du décor aux personnages, de leurs expressions, leurs combats, en passant par la révélation du surmoi de l’homme, nous rappelle cette violence. La Nature est violence. Elle a, dans ce décor post-apocalyptique, repris ses droits. Avec le cordyceps, virus responsable de l’épidémie, elle a puni, comme le châtiment divin qu’est l’Apocalypse, l’homme et sa démesure. Elle ne l’a cependant pas exterminé. Comme tout bon scénario post-apocalyptique, elle lui a donné une chance. Une chance de raconter ce qui s’est passé, et une chance de se refaire. Mais l’homme est un enfant d’une amnésie cruelle, et il se révèle encore pire que les zombies qui peuplent les rues et les égoûts, autant que le bruit des balles effleure le reste de sa sensibilité morbide.

On voit le crâne des claqueurs, déjà bien sur-développé, exploser sous l’effet d’une balle de pompe. On voit le sang sur les murs, et les voitures déposées ça et là, abandonnées, qui, comme le paysage racontent des histoires. Des histoires muettes, qu’on lit par l’intermédiaire de notes oubliées, qui sont aussi assourdissantes que les bombes qui explosent et cruelles que les personnages qu’on rencontre. Tout nous rappelle l’essence-même de la philosophie, que l’homme, en consommant à outrance, avait oublié : Memento mori.

[1/2]

Crédits photographiques tous droits réservés à Naughty Dog

Les songes hors série

Par Lucas Da Costa